Chroniques libanaises 1 - La balade des cyclamens

C'est l'histoire d'une âme qui part en voyage, un voyage aux airs de récit initiatique, de retour vers soi, entre deux rayons de soleil, entre quelques rencontres inattendues.

Le toit du monde
8 min ⋅ 09/12/2022

On est le 24 août 2019, il est à peu près 12h et après 4 heures de vol, des larmes mêlant inquiétude, peur et joie, elle atterrit à Beyrouth, enfin. L’excitation de l’inconnu se bat en elle avec la peur de se retrouver jetée ici, dans un pays duquel elle ne connaît rien, si ce n’est quelques chanteurs qui rythmaient les dimanches matin de ménage et une cuisine qu’on disait exceptionnelle. Ce jour-là, la chaleur est accablante, on est en plein mois d’août et l’été ne pardonne pas au Liban. Heureusement, l’ardeur du soleil a cet effet réconfortant sur elle, comme l’étreinte d’une maman après une journée éreintante ou le son des vagues sur la plage vide en fin d’après-midi. Elle n’est pas seule, elle est avec Eléna, sa maman et Amel. Avec Amel, elles se sont rencontrées sur Facebook et elles ont beaucoup parlé… à vrai dire elle a un peu forcé cette rencontre. Elle défilait les profils du groupe “Français à l’USEK” en recherchant des visages inspirant la confiance et dans ces moments, ses semblables sont les plus réconfortants. A la vision de son prénom qui trahissait d’emblée ses origines, ses longues boucles noires et sa couronne de fleur sur la tête elle eut l'impression d’avoir trouvé le gros lot “toi, tu seras mon amie” se disait-elle en lui envoyant une demande d’ami.

A l’aéroport, toutes les deux sont aussi excitées qu’inquiètes, mais ensemble elles ont l’impression que tout ira bien, que rien ne pourra mal se passer. Après avoir réussi  l’épreuve de l'aéroport dans un arabe oriental bien loin de l’argot oranais, elle arrive avec Eléna dans leur appartement situé au troisième étage d’un immeuble appartenant à la Famille Najm. Au Liban, l’Etat-Providence a quitté le territoire en même temps que les derniers responsables français en 1943, alors c’est l’ultra-libéralisme qui régit les rapports sociaux. Chaque famille issue de ce qui fut un jour la classe moyenne libanaise possède un bien immobilier dans lequel se côtoient toutes les générations et quelques étudiants occidentaux en quête de sens. C’est donc ici, dans cet immense appartement de 210 mètres carrés qu’elle dépose ses valises faites dans son appartement d’à peine 73 mètres carrés sur un axe majeur de la capitale lyonnaise. Elle a 20 ans ce jour-là et elle réalise son rêve; elle a une chambre à elle toute seule. Les dizaines de lettres qu’elle glissait sous l’oreiller de sa mère ont enfin trouvé écho auprès de Dieu qui le lui a finalement offerte, à quatre mille kilomètres de la maison.

Elle s’aventure dans cet appartement qu’elle avait analysé de fond en comble sur les photos qu'Eliane, la propriétaire, lui avait envoyées via WhatsApp et celles qu’elle avait prises lors de son premier séjour trois mois plus tôt. Le soir au coucher, dans son lit superposé sur le cours Gambetta, elle admirait ces photos et elle pensait à la façon dont les rayons du soleil transperceraient la vitre pour venir dessiner sur le mur ce reflet qui l'a toujours rassurée. Elle imaginait à quoi ressemblerait sa chambre à la tombée de la nuit quand elle aura allumé ses bougies et ses guirlandes lumineuses. Celles qu’elle n’a jamais pu allumer à Lyon, parce-que partager sa chambre c’est un peu comme vivre dans une démocratie miniature; c’est côtoyer les envies parfois contradictoires des autres citoyens - sa petite sœur - et parfois faire face à des soulèvements populaires terribles quand on décide de peindre le mur lie de vin alors que la tendance est au vert anis.

Elle est donc pleine d’excitation à l’idée de vivre cette folle aventure, d’avoir (presque) son propre appartement, organiser sa chambre comme elle le veut, et sa vie aussi. Elle prend son téléphone et voit défiler toutes les notifications Messenger: le groupe qu’elle a créé avec Amel et Nour n’a jamais de répit. La dernière n’est pas encore arrivée alors elle veut tout savoir. Elle lit les messages comme on lit un texte sacré, en y mettant toute sa concentration et sa foi; les avoir à ses côtés la rassure et réduit son angoisse à néant. Elle ne le sait pas encore mais elle vient d'enclencher la plus grande quête identitaire de sa vie, celle dont elle avait besoin depuis l’aube de sa jeunesse et sans laquelle elle ne pourrait voguer en toute stabilité. C’est comme si, après des années d'errance au large, déshydratée par le sel de la mer, elle s’échouait enfin sur les rives d’une terre qui allait rapidement devenir son refuge. 

A la maison, en plus de ses colocataires françaises et américaines, il y a Céline, sa camarade de Sciences Po avec qui elle s’est un peu rapprochée depuis qu’elles ont appris qu’elles allaient toutes les deux à l’USEK ainsi qu'Eléna. Eléna, elle la connaît depuis sa première année à l’institut d’études politiques, ensemble elles ont pris le train de 6h40 chaque matin pour aller en cours, elles ont mangé leurs Gerblés blotties l’une contre l’autre sous son plaid vert canard devant La villa des cœurs brisés dans son appart congelé et elles ont traversé ensemble ces deux rudes années à Saint-Etienne. Pourtant, c’est auprès d'Amel et Nour que son rythme cardiaque se ralentit, que ses doutes s’envolent et que ses sens se reposent. C’est surement parce-que comme elle, elles ont passé leurs vacances d’été au bled, qu’elles la comprennent quand elle s’exclame en arabe algérien, qu’elles ont ce lien fort pétri de pudeur avec leurs familles et qu’elles dansent toutes les trois sur la playlist “rai algérien 2013” dans le studio de Nour avant de s’aventurer dans la vie nocturne beyrouthine. C’est sûrement parce que, pour la première de sa vie, il n’y a plus de place pour la honte dans ce qu’elle est et ce qu’elle fait. C’est également sûrement parce qu'avec elles, elle n’a absolument aucun effort à fournir pour correspondre à une image qui serait juste, être elle-même n’est plus une erreur ou une mauvaise réponse.

Elle a compris qu’elle était à sa place un soir d’août. Elle connaissait Nour depuis moins de 24 heures qu’elle lui disait déjà de se dépêcher quand elle prenait sa commande et qu’ensemble, elles se moquaient d'Amel qui leur avait fait faire trois fois le tour du quartier pour trouver le Mc Donald’s, elle et son sens de l’orientation légendaire. 

Pourtant, elle est arrivée à Jounieh avec un nœud à l’estomac en voyant cette ville complètement différente de Lyon. Où est le Rhône ? Où sont les quais sur lesquels elle passait ses soirées d’été ? Et les trottoirs ? Où sont passés ses repères ? A-t-elle fait le bon choix ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a personne dans les rues ? Et cette chaleur, comment va-t-elle la supporter ? Le soir, quand elle pose sa tête sur cet oreiller qu’elle ne connaît pas, le doute l’envahit et fait ressortir les incertitudes qui ont tant attendu ce moment, des semaines durant. Elle se demande alors si la culpabilité se noiera dans l’ivresse de la volupté.

C’est dans cette même petite ville qu’elle s’est retrouvée, en même temps que les piliers qui lui manquaient. Vêtue d’un maillot floqué Mahrez et d’un short Champion pour homme, elle est  allongée sur son lit et elle raconte des blagues nulles à Nour qui l’insulte et la méprise avec tout l’amour et la considération du monde. Celle avec qui, deux semaines auparavant, elle ne pensait pas s’entendre devient en quelques soirées, quelques éclats de rire, son autre moi, un miroir dans lequel elle se voit et se comprend. 

C’est sûrement les bougainvilliers et les rayons de soleil accablants qui l’ont métamorphosées. Elle est tombée amoureuse de ces trottoirs cabossés, sales et escarpés sur lesquels elles marchaient toutes les deux, pendant plus d’une heure, chaque jour pendant des mois pour aller porter les revendications des peuples brimés qu’elles soutenaient du haut de leur mètre soixante. Loin de son confort français elle a trouvé un confort identitaire dans les tumultes de ses combats intérieurs. Cela doit tenir du fait que, lorsqu’elle court attraper un man2ouche en bas de la maison, la petite dame aigrie au regard inquisiteur et aux claquettes en plastique, insiste pour qu’elle s’installe dans sa petite baraque pour manger, entre sa petite fille et son mari qui regarde une vieille série libanaise. Pour une fois elle n’était plus régie par la peur, elle vivait comme elle l'entendait, avec toute l’indépendance et la liberté que réclamaient d’ailleurs tous les libanais chaque soir dans la rue.  A 4 heures du matin, avec une énergie légendaire, le cœur léger pendant que l’asphalte brûle, elle se tourne à droite pour voir le reflet des flammes dans les yeux de Nour avant d’être emportée par la voix d’un homme de foi qui motive la foule en liesse. 

Tout cet amour c’est sûrement aussi parce qu’en ouvrant les rideaux de la chambre de 10 mètres carrés de Lise elle était face à l’immensité de la mer. Face à Dieu. Derrière les vitres sales d’une véranda qui avait accueilli leurs larmes de rire et leurs grands débats, elle a trouvé un repos de l’âme. Pour une fois elle n’avait pas à faire l’effort d’être ou de paraître quand, avec Lise, elle enchaînait petit-déjeuner, déjeuner et dîner dans un ordre aléatoire sur une playlist de vieil RnB français sans remarquer que le jour avait déjà laissé la place trois fois au crépuscule. C’est d’ailleurs dans ce même espace étriqué qu’elle a découvert l’immensité du monde qui l’entoure, à 23 heures, avec Nour et leurs interrogations sur la vie après la mort, celle du Christ et l’histoire des Mormons. 

C’est précisément dans cette chambre pas très grande et même pas très moderne qu’elle a appris qu’elle n’était pas seule à naviguer dans les eaux sombres de la quête de soi, entre deux prières où elle demande à Dieu de calmer les combats que mènent les diables dans sa tête.


Le toit du monde

Par Amina Mir

Les derniers articles publiés