« C’est toute la oumma qui est en finale » ce sont ces mots, lâchés par ma sœur Nour, qui résumeraient, de la meilleure façon, l’émoi de millions de personnes après la victoire des Lions sur le Portugal.
« C’est toute la oumma qui est en finale » ce sont ces mots, lâchés par ma sœur Nour, qui résumeraient, de la meilleure façon, l’émoi de millions de personnes après la victoire des Lions sur le Portugal. Avec un beau 1-0 de la part de Youssef En-Nesyri, les larmes arrachées à Cristiano Ronaldo à la fin de la rencontre témoigne du moment historique que traverse le football, mais pas seulement.
La communauté arabo-musulmane derrière le Maroc
Au coup de sifflet annonçant la fin du match, ce sont des millions de voix qui s’élèvent pour célébrer ensemble la victoire du Maroc, de la communauté musulmane, arabe et africaine. Des centaines de photos et de vidéos montrent, à travers les réseaux sociaux, des foules en liesse et des peuples rapprochés par le foot et son pouvoir fédérateur. De Rabat à Damas, en passant par Mexico City et Tripoli, on a l’impression d’assister à une victoire des non-alignés en 1992, comme si quelque part, trente ans après la fin du conflit qui scinda le monde en deux, la dichotomie Orient/Occident ou capitalisme/socialisme demeurait, en filigrane, derrière ce qui semble n’être qu’une compétition sportive.
« Mabrouk a3lina » : les tensions entre l’Algérie et le Maroc en pause le temps de la compétition
De toutes les célébrations, une se démarque et reste particulière. Le 10 décembre au soir, ce sont des centaines de personnes qui descendent dans les rues d’Oran, en Algérie pour fêter le succès des frères marocains. Dans une période de fortes tensions diplomatiques, beaucoup s’interrogeaient sur le soutien – ou non – de l’Algérie et des Algériens à l’équipe nationale Marocaine au Qatar. Alors qu’il a fallu une médiation jordanienne pour essayer d’apaiser les tensions entre les deux frères ennemis notamment pour la reprise du contrat d’exploitation du gaz Algérien via le Maroc, le soutien populaire des Algériens au Maroc démontre encore une fois le décalage entre la vie politique et populaire. S’il est vrai que les médias algériens ne couvrent pas la victoire du Maroc, les chants qui envahissent les rues d’Oran affirment le contraire. Il est coutumier de penser que les relations diplomatiques entre deux pays et, plus largement, l’image politique d’une nation soit un miroir plus ou moins représentatif de la population. Mais ici, le cas algéro-marocain fait exception. Des décennies de tensions marquées par une frontière terrestre fermée depuis 1994 et une rupture des liens diplomatiques depuis la reconnaissance, par le Maroc, de l’occupant Israélien, n’ont pas réussi à monter le peuple algérien contre son frère marocain. Aujourd’hui le football nous le rappelle.
France – Maroc en demi-finale : la diversité française au cœur de cette rencontre historique
« Alors, t’es pour la France ou le Maroc ? ». Face à cette question, le cœur balance entre les frères et les compatriotes. Cette rencontre n’est pas un simple match entre deux nations, un soir de demi-finale de coupe du monde. C’est cette effervescence aux allures oniriques qui prend chaque enfant d’immigré marocain et maghrébin. On retrouve cette unité d’antan entre gwers[1] et arabes dans une France patchwork, qui puise sa grandeur unique dans sa diversité née du lien particulier avec le Maghreb. Tantôt frères, tantôt antagonistes, c’est toute une histoire qui ressurgit le temps d’un match, les yeux rivés sur l’écran, une bière ou un thé vert à la main. Ce mercredi 14 décembre, lors d’une rencontre historique, les relations franco-marocaines et – plus largement - franco-maghrébines seront au cœur des deux pays avec tout ce que porte de particulier le lien qu’entretien la France avec le Maghreb. Un lien intime et complexe chargé d’autant de proximité que de ressentiment, une relation qui vire parfois à un amour-rejet à intensité variable chez toutes les générations qui se côtoient sur un même territoire national.
Cette rencontre franco-marocaine montre également que la question de l’appartenance et de l’identité reste d’actualité. Sujet lancinant de l’histoire française, qui plus est lorsque l’on parle de l’équipe nationale de football, l’identité est un terme couvrant une réalité bien plus large, bien plus complexe. Aujourd’hui, avec la résurgence de l’idéologie anticolonialiste, anticapitalisme et dirigée vers un modèle « déconstruit » chez une génération Z davantage sensibilisée à ces questions, le rapport à l’identité de la jeunesse maghrébine, arabe et africaine est davantage exploré. On assiste à une sorte de retour aux sources, ou plutôt une volonté de se comprendre ainsi que sa culture d’origine et en arborer fièrement les manifestations. L’ambition ici n’est pas d’écraser l’identité française attribuée à chaque personne née ou vivant sur le territoire national. Loin des désirs de velléités que l’on pouvait observer lors des décennies précédentes – et dont le foot était l’un des terreaux fertiles – nés d’une profonde frustration et d’un manque cruel de représentativité des cultures minoritaires marginalisées, aujourd’hui il est plus compliqué pour un jeune marocain de se ranger du côté de ses frères marocains ou de ses compatriotes français. Les canaux qu’empruntent les différentes expressions de leur identité multiple sont moins bouchés, leur permettant de vivre pleinement leur double appartenance, laissant la place à la critique, au doute, à la fierté et à l’interrogation.
Quelque soit l’issue de ce match, les peuples auront toujours le dernier mot sur le politique et emprunterons d’autres chemins pour brouiller les querelles centenaires qui s’estompent quand on vit la même réalité que son voisin arabe ou blanc.
[1] Gaouri au masculin, ce terme désigne les français blancs européens en opposition aux français d’origine maghrébine. Terme né sous l’empire ottoman pour désigner les mécréants, aujourd’hui la connotation religieuse y est moins forte et le terme est beaucoup plus neutre dans la communauté maghrébine.