L'hiver n'est pas fait pour être passé au chaud quand les droits sociaux sont menacés, les jeunes en première ligne.
Lyon, 31 janvier 2023. La deuxième journée de mobilisation contre l’adoption de la réforme des retraites débute à la Manufacture des Tabacs regroupant syndicats et citoyens. Quelques jours plus tôt les syndicats lycéens ont appelé à bloquer les établissements pour continuer la mobilisation des jeunes débutée le 19 janvier. Alors que la foule de manifestants avance en direction de la place Bellecour, deux lycéennes grimpent sur un abri bus à l’arrêt de l’Abondance pour brandirent leurs pancartes et hurler en cœur avec les autres : « En lutte, en grève, en manifestations contre les réformes de Macron ». Si la deuxième journée de mobilisation a été particulièrement saisissante par le nombre de personnes dans les rues, elle l’est notamment car elle est, pour l’instant, fédératrice.
Aux côtés des actifs, étudiants, lycéens et personnes en situation de précarité professionnelle ont répondu présents à l’appel des syndicats pour scander leur opposition à cette réforme venant sabrer un acquis social cher aux Français. Une fois arrivés sur le pont de la Guillotière, le cortège s’arrête devant l’ancien hôpital de l’Hôtel Dieu transformé en 2020 en un centre commercial aujourd’hui peu fréquenté. « Si on est là aujourd’hui c’est pour montrer que les jeunes aussi se sentent concernés par ce qu’il se passe dans notre pays et même si on est loin de la retraite ces changements concernent nos parents, nos grands-parents. On manifeste aussi contre tout un système, un gouvernement qui nous convient pas du tout, c’est important » déclare Lou, 17 ans, en terminale dans un lycée du centre-ville, proche de l’hôtel-Dieu.
A l’avant du cortège, un jeune homme se dresse au-dessus d’un lampadaire auquel est attachée une caméra de surveillance qu’il recouvre de peinture noire, sous les applaudissements des manifestants. Ce geste symbolique renferme les revendications et les valeurs portées par les 45 000 personnes sillonnant le cours Gambetta ce jour-là. Une opposition forte à un système représenté et porté par le gouvernement en place qui porte atteinte, depuis 2017, à des acquis sociaux parfois difficilement atteints. Ce n’est pas la première fois qu’une réforme sur le système des retraites provoque l’ire des Français mais aujourd’hui l’ampleur des mobilisations – les plus fortes de ces trente dernières années – montrent plus que jamais l’impopularité d’une majorité politique qui dévoile, à chaque nouvelle décision, ses réelles intentions.
Cependant, cette situation aurait pu être prédite lors des élections présidentielles et, surtout, lors des législatives. Si les résultats des élections d’Avril 2022 ont montré à quel point la France est divisée, les législatives ont définitivement entériné ce morcellement politique au niveau national. En effet, la montée en puissance de l’Union de la gauche et l’échec du parti du Président de la République à former une majorité à l’Assemblée laissaient présager de fortes divergences chez les Français sur les questions sociales et surtout une grande difficulté pour le gouvernement à faire passer ses projets de loi.
L’électorat des partis de la gauche, unis durant les législatives au sein de la Nupes, montre une surreprésentation des jeunes, notamment des étudiants. La popularité des valeurs et des idées de la gauche auprès de la frange la plus jeune des électeurs (18 – 30 ans) va de paire avec une remise en question du modèle sociétal global, capitaliste et consumériste. L’urgence écologique, les débats sur l’immigration, la défense des droits des femmes et plus récemment l’explosion des prix et la baisse du pouvoir d’achat ont ébranlé un système déjà récusé par certaines formations politiques et activistes. La réponse à la réforme que veut imposer aujourd’hui le gouvernement cristallise ce besoin urgent de rupture et de renouveau intergénérationnel. « Pourquoi est-ce qu’au lieu d’allonger l’âge de départ à la retraite le gouvernement n’impose pas plus de taxes aux milliardaires et aux grandes entreprises qui font des milliards ? S’ils se souciait vraiment de l’intérêt des Français il reculerait sur cette réforme, on est des milliers à lui dire aujourd’hui ». Ella est en première année de master de Sciences politiques à l’université Lyon 2 et participe régulièrement à des séances de débats organisés par une association politique de son université pour discuter et échanger sur des sujets liés à l’actualité politique. Être ici ce mercredi est évident : « La mobilisation doit toucher tout le monde et même les jeunes. C’est important de montrer au gouvernement qu’il n’a pas été élu pour faire ce qu’il veut et perpétuer ce système inégalitaire qui ne profite qu’aux ultras riches »
Membre du collectif "Génération Jul"
La présence des jeunes dans les mobilisations montre qu’au-delà de l’opposition à une réforme, c’est tout une rupture qui s’opère dans les façons de penser. En effet depuis le premier mandat d’Emmanuel Macron, le ressentiment face aux ultras riches et aux grandes multinationales qui profitent d’un système qui leur est favorable va croissant. Derrière la contestation, les jeunes générations militent pour un système plus juste et plus équitable, une réforme portée par la droite est forcément impopulaire.
Les voix s’élèvent d’autant plus que, si l’argument principal que donne le gouvernement pour entériner l’adoption de la réforme est d’ordre politique – atteindre une balance équilibrée - certains penseurs et économistes démontrent l’absurdité des mesures envisagées. Pour Thomas Piketty, "Le volume total de ce qui est dépensé pour les retraites en France, est à environ 14% du PIB" et s'est déjà "stabilisé, voire a diminué ces dernières années". "Ce n'est certainement pas la priorité de diminuer encore davantage". Et l’économiste d’ajouter "l'inégalité entre classes sociales n'est pas du tout prise en compte" dans la réforme actuelle "d’autres réformes complètement différentes, seraient possibles".
Outre le critère économique c’est surtout la fragilisation des institutions démocratiques qui est dénoncée ici. A l’heure où le besoin d’une démocratie plus directe, participative et inclusive se fait de plus en plus palpable, la réforme arrive au pire moment. Si l’utilisation abusive de l’artice 49-3 de la Constitution constituait déjà une sérieuse atteinte au principe démocratique, Matignon a eu recours à une seconde option tout aussi dévastatrice : l’article 47-1. Cet article permet au gouvernement, passé "un délai de 20 jours après le dépôt d'un projet de loi", de saisir le Sénat si l'Assemblée nationale n'a pas fini d'examiner le texte dans les délais impartis.
"Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent"
Une véritable rupture est donc en cours dans la société française avec le paradigme politique actuel et son système de valeurs. La rupture est également sociale et générationnelle. Ce sont en effet les retraités qui sont les plus favorables à la réforme car ils composent la majorité de l’électorat d’Emmanuel Macron. Pour les opposants, le combat va au-delà de la retraite, il défend des intérêts féministes, anti-racistes ainsi que ceux des travailleurs précaires.
L’action syndicale se poursuivra au mois de février avec des mobilisations prévues entre les 6 et 11 février 2023. Si jusqu’ici les mobilisations ont été couronnées de succès, on pourrait se demander si la ferveur dont est imprégnée le tissu citoyen disparaitra face à un gouvernement qui ne semble pas prêt à faire des concessions quitte à mettre en branle les fondements de notre démocratie.