Mélodies et récits de jeunesse : la scène musicale libanaise, un rempart fragile face à la désolation

Un court article qui met en lumière la place de la musique dans la vie des jeunes artistes libanais

Le toit du monde
6 min ⋅ 20/12/2022

Une lumière tamisée qui s’entremêle avec les ombres des personnes qui affluent progressivement en slalomant entre les chaises, les tables et les fils des micros. On aperçoit au milieu un groupe de jeunes hommes portant leur Almaza à la bouche en riant. Plus loin, ce sont des cinquantenaires venus retrouver les mélodies punk rock et alternatives d’antan. Dès les premiers pas au Quadrangle, l’atmosphère est fermement ressentie et on se demande même si on est à Beyrouth ou à Seattle, un soir d’été 1997.

Sur scène une jeune fille aux longs cheveux bouclés reprend Radioactive d’Imagine dragons. Dans la pénombre, les traits de son visage ont quelque chose de fantastique, mêlant une réalité qui se confond avec l’imaginaire. C’est une voix grave et captivante qui émane de son micro et vient capter l’audience : on dirait qu’elle donne une nouvelle âme à ce titre vieux de dix années déjà. C’est le groupe Elem qui joue ce soir. Venus de Zahlé, capitale du gouvernorat de la Bekaa, François Saadeh et Ray Teja nous offrent durant une heure une reprise de titres phares de genres différents. C’est leur première représentation à Beyrouth. Alors, pendant un instant, le temps s’arrête, et seule l’harmonie parfaite qui naît entre la voix de Ray et les notes du synthétiseur de François atteignent les oreilles du public attentif.

Alors qu’Elem interprète Heart-shaped box de Nirvana, une coupure d’électricité vient brutalement nous rappeler la réalité : nous sommes à Baabda, à l’est de Beyrouth, en mai 2022 et il n’y a pas assez d’électricité pour alimenter les pubs de façon continue. Alors, pendant trente secondes, tout le monde est plongé dans le noir complet mais les voix ne se taisent pas et les gens continuent d’aller au bar ou discuter entre eux. Une fois le générateur redémarré, la lumière revient, et, comme si de rien n’était, le concert reprend. La foule retrouve son calme et dirige de nouveau toute son attention envers Ray et sa voix aux airs chimériques. A Beyrouth, la scène musicale est un reflet de ce qui fait l’essence de la ville et du pays : des esprits éclectiques avec une créativité effervescente qui porte les voix de toute une génération.

Un vendredi soir au Now à l’angle de la rue Salim Boutros, Hosni et son groupe surprennent le public avec des reprises intimistes de titres commerciaux auxquels ils donnent un côté jazz à la fois vintage et novateur. Les cinq membres du groupe s’amusent à passer de l’arabe à l’anglais, d’un rythme doux et apaisé à une cadence un peu plus enjouée et dynamique. Quand il n’est pas sur scène, Hosni, le guitariste du groupe, est un agent du service client d’une application mobile permettant de faire ses courses en ligne. Il occupe ce travail alimentaire depuis qu’il a perdu son poste à responsabilités au sein d’un gros opérateur mobile, suite à l’intensification de la crise. Après deux refus de visa par les autorités australiennes et des centaines de dollars perdus dans la présentation de ses dossiers de candidatures, ce jeune homme de 26 ans trouve refuge dans la musique, sa passion et son échappatoire. Il fait partie des « Piece-o-cake », un groupe qu’il a créé avec ses amis d’enfance. Le récit de Hosni n’est pas différent de celui de beaucoup de jeunes libanais qui s’oublient et oublient leur rude quotidien dans la création musicale. Quelques notes, quelques mélodies pour taire, le temps d’un instant, l’impasse dans laquelle s’enlise le pays.

Le taux de chômage déjà globalement élevé chez les jeunes atteint des records au Liban avec 47% de jeunes sans emploi au premier trimestre 2022 selon un rapport de l’Administration Centrale de Statistique (ACS). Malgré un haut niveau d’éducation et de compétences, de plus en plus de jeunes se retrouvent sans rien, faute d’opportunités dans le pays. Les plus chanceux trouvent des opportunités ailleurs et quittent tout pour construire un nouvel avenir tandis que les autres doivent se contenter de ce qu’ils ont et faire avec. C’est là que l’expression artistique prend la relève pour apaiser les angoisses.

« Jouer c’est pour moi une façon de m’exprimer. Je compose certains morceaux et la musique me permet de dire ce que je n’arrive pas à transmettre avec des mots. Surtout, j’oublie tout quand je joue, ça me permet de me détendre » déclare Hosni. Jouer lui permet d’avoir un maigre complément de revenu et lui rappelle également son rêve de vouloir faire de la musique son métier à temps plein. Les quelques concerts qu’il donne avec son groupe dans des bars entre Tripoli, sa ville d’origine, et Beyrouth lui rapportent tout juste assez pour payer l’essence qui lui permettra de faire les allers-retours, il n’est pas rentable mais au moins il fait ce qu’il aime. Comme un venin, la crise économique s’infiltre de partout et les Piece-o-cake ne sont pas épargnés. Un samedi d'avril, Hosni me convie à l’un de ces concerts en ajoutant « C’est la dernière fois que l’on joue avec Diana avant qu’elle parte à Dubaï, parce qu’elle a trouvé du travail. On perd notre chanteuse et je perds ma meilleure amie ». Après le départ de Diana et d’un autre membre, le groupe tente de se maintenir en recrutant une nouvelle vocaliste mais la ferveur de Hosni a disparu, il sait que le groupe ne durera pas et songe à le quitter lui aussi pour se concentrer sur une carrière solo. « Je prends plus autant de plaisir, c’est trop compliqué de répéter parce qu’avec la pénurie d’essence y’en a qui ne peuvent pas venir et puis chacun est pris par sa vie perso… ça devient trop compliqué. »

Aujourd’hui Hosni a quitté le groupe, sûrement parce-que la raison pour laquelle il y était ne fait plus sens « on s’appelle les Piece-o-cake parce que quand on est ensemble, tout s’accorde tellement facilement et c’est tellement facile et naturel pour nous de jouer » m’expliquait-il quelques mois auparavant. Dans le tumulte libanais tout est envenimé par le marasme économique et politique, d’une manière directe ou indirecte laissant peu de place à toute forme de perspective. La scène musicale amatrice est une allégorie de la jeunesse libanaise et ses défis actuels. Espoir ou fuite, elle constitue une forme de troisième voie pour supporter un bagage universitaire ou un capital socio-économique familial qui ne suffit pas à combler les failles du système. S’évader dans l’art ne permet certainement pas à ces musiciens de sortir la tête de l’eau mais c’est comme un palliatif, menacé chaque jour par cette dépression qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

Le toit du monde

Par Amina Mir

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