Un épisode de mon passage au sein d'une régie sociale, une matinée de novembre. Des humains et des humaines qui créent des histoires sans savoir que, dans leurs vies se mêlent un peu de tout ce qui nous fait tous
28/11/2022 - Les miroirs ensevelis
« Si j’te raconte ma vie tu vas dire : mais quelle dinguerie, mais quelle dinguerie, mais quel enfer » voilà les mots que Disiz répète dans mes écouteurs filaires alors que les longs bâtiments défilent devant moi à travers les gouttes d’eau. J’écoute chaque mot en me disant que c’est un peu ma vie en ce moment, surtout que maintenant, en plus de travailler dans un domaine qui n’est pas le mien, je dois le faire aux Minguettes. Les portes du tramways s’ouvrent, je descends et lève ma tête, bien arrivée à la darnaise. Je suis aux Minguettes, à Vénissieux, une commune du Sud Lyonnais connue pour être une banlieue pleine d’arabes, de noirs, de trafics et d’incivilités. La darnaise c’est aussi là où mon père et mes frères ont grandi quand je jouais sur la place Saint Louis avec mes sœurs sous le regard de ma mère. Et c’est également là qu’habite madame Djellali de la régie du Grand Lyon. Un lieu si inconnu pour moi mais si familier car c’est là où tant d’âmes se sont fait engloutir par les forces mystérieuses et impénétrables du quartier. Je lève la tête et je n’aperçois que le ciel gris qui nous tient pour otage, les tours et moi. Il est très tôt alors à part une jeune fille, je ne croise personne, le quartier dort encore. Je fais le tour du bureau pour entrer par derrière car en plus il commence à pleuvoir. Comme si mon agacement n’était pas là déjà à son paroxysme, personne n’ouvre car personne n’est arrivé « Ah les arabes » je me dit. Je décide de passer au-delà de mon anxiété du téléphone et, sans réfléchir, j’appelle Redouane : « Oui Redouane ? Ca va ? t’es au bureau… ? Je suis devant et il n’y a personne pour m’ouvrir » - « Ah oui bonjour Amina ! Alors non je suis pas encore là j’arrive dans 15 minutes attend bouge pas j’appelle Yamina pour voir si elle est là […] Yamina ? Oui selem aaleykoum, t’arrives au bureau dans combien de temps ? Oui y’a Amina devant… ah tu poses les petits à l’école…15 minutes ? ok »
Finalement c’est Mehdi qui vient m’ouvrir, le technicien. Malgré ses cinquante printemps Mehdi est un très bel homme, son regard rieur se marie parfaitement avec les traits fins de son visage reposé. Il m’ouvre en souriant, on dirait que je le connais depuis des années alors que c’est la deuxième fois que je le vois. En m’ouvrant il m’informe qu’il a besoin de mon aide pour désactiver l’alarme parce qu’il ne voit pas bien. Mon cœur se pince, la moindre faiblesse humaine fait ressurgir ma sensibilité et face aux handicaps je perds toute objectivité. Il appuie un peu par hasard sur tous les boutons et déclenche l’alarme. Je me mets à rire parce-qu ’il est drôle Mehdi avec ses manières de dédramatiser la situation et surtout parce-que je sais que, même s’il se passait quelque chose, l’alarme ne servirait à rien de plus que secouer nos tympans. Après quelques manipulations hasardeuses de la boite on arrive à éteindre l’alarme. Il est 8h30 et toujours personne au bureau alors qu’on est censé ouvrir... ça me fait rire, je suis beaucoup trop sérieuse, on est aux Minguettes. Mehdi me dit qu’il doit aller effectuer sa visite médicale à la part dieu, il a rendez-vous à 10h mais comme c’est un boomer il part à 8h30. Je me retrouve donc seule sur ma chaise tournante, derrière ce comptoir qui prend des allures de cour des miracles entre 9h et 11h45. J’attends que quelqu’un se manifeste car je ne peux pas ouvrir seule.
Il est 8h40 et madame Djellali arrive avec Yamina. J’ai l’impression qu’au-delà des fonctions professionnelles, à la régie de Vénissieux on est un peu comme à la maison. La proximité culturelle, sociale et religieuse laisse la voie à un contact beaucoup plus chaleureux, plus informel. Redouane vouvoie madame Djellali, sûrement par signe de respect pour celle qui pourrait être sa mère. Il la vouvoie mais elle le tutoie alors que son poste à lui a beaucoup plus de responsabilités. Redouane vouvoie madame Djellali pourtant leur lien est chargé de bien plus de proximité qu’à Sibon où, si tout le monde se tutoyait pour se donner des airs de start-up nouvelle génération où les gens sont tous potes, derrière les sourires de connivence et les conversations lors des pauses midi, personne n’avait vraiment de lien avec qui que ce soit.
Une fois le bureau ouvert et tout le monde à son poste, je décide de prendre mon livre en attendant que les locataires viennent nous mettre face aux défaillances du système social dans les banlieues françaises. J’entame donc la lecture du Trauma colonial de Karima Lazali, livre que je lis depuis plusieurs semaines mais qui est passionnant, interrompue par les quelques interventions des locataires des tours 61 et 71, celles qui ont le plus de problèmes en ce moment, notamment pour le chauffage. Alors que je suis en plein dans un passage sur la guerre civile algérienne, madame Djellali m’interrompt pour me demander : « Tu lis quoi ? » - « Un livre sur l’Algérie » - « Tiens je vais te passer un livre que tu pourras lire chez toi » et elle s’en va dans son bureau pour revenir quelques secondes plus tard avec un livre qu’elle me tend en me disant « c’est un livre que ma fille m’a offert. Il faut toujours qu’on achète les livres de nos auteurs sinon personne ne le fera. C’est pas les autres qui le feront, on doit se soutenir ». Dans sa main, La Discrétion de Faiza Guène, dans ma liste de livres à lire. Je la remercie et, par respect pour son geste, je ferme mon livre et entame la lecture de La Discrétion.
Je me retrouve alors plongée dans ce livre riche d’une écriture simple qui met le doigt sur des sujets qui me touchent particulièrement : la vie d’immigrés algériens en France, les conséquences intergénérationnelles de cette immigration, la quête d’identité, les obstacles sociétaux et la rage de vivre. Je me perds dans la lecture de ce livre qui est proche de m’arracher quelques larmes à chaque ligne que je ressens profondément. Alors que je me bats pour retenir mes larmes face au récit de la vie de Yamina, je suis interrompue par une personne qui vient au guichet.
En levant ma tête je tombe sur cet homme, ce chibani[1] qui ressemble beaucoup trop à mon grand-père, à qui je n’ai pas pu dire au revoir deux ans auparavant. Je lutte alors contre moi-même pour ne pas me laisser prendre par les émotions. Il est là planté devant moi avec ses yeux bleus, brillants et hagards et sa capuche, car il pleut. Je me demande pourquoi ce vieillard a dû sortir de chez lui sous le froid et la pluie, pour se rendre ici alors qu’il parle à peine français. N’a-t-il pas des enfants ou des petits-enfants pour venir à sa place ? Peut-être qu’il n’a personne ? Peut-être qu’il tenait à venir en personne ? Je chasse toutes ces interrogations de mon esprit pour le laisser me dévoiler sa requête qu’il exprime en ces termes : « chauffage marche pas ». C’est beaucoup trop à supporter pour moi. Il est vieux, seul et a froid, comment supporter ça ? Je lui demande ses informations et transmet ça à Samir en prenant le soin de noter « urgent », même si tout est urgent ici.
Je continue ma matinée et se réitèrent les mêmes plaintes : « Il y a eu un acte de vandalisme mercredi, des petits du quartier ont cassé la pompe à pression donc ça remonte plus jusqu’au 15ème mais on a réparé ça vendredi et donc ça met un peu de temps pour alimenter toute la tour. » Redouane gère les crises d’une main de maitre, en même temps il doit avoir l’habitude. Je ne sais pas depuis combien de temps il travaille à la régie en tant que responsable de secteur mais du haut de son mètre 90, avec ses lunettes noires et son crâne dégarni il a des airs de papa bienveillants qui inspire le respect. Il connait la plupart des locataires et fait toujours preuve d’empathie et de diplomatie quand il s’adresses aux gens. Même si j’ai parfois l’impression que le bureau ce sont les Etats-Généraux révolutionnaires où le Tiers Etat venait remplir le cahier des doléances. Il y a beaucoup de respect et de compréhension de la part de tout le monde, mêmes des plus énervés, un peu pour signifier : « on est ensemble dans la merde, et nous on n’est pas mieux que vous ».
Moi je regarde Redouane calmer les mamans qui n’en peuvent plus de voir leurs enfants avoir froid et j’ai l’impression d’être une gosse, impuissante. Je me dis surtout que finalement je ne suis pas si mal et même si mon malheur est légitime, j’ai toujours plus de chance qu’eux qui sont encore plus bas que moi. C’est à ce moment là qu’entre un jeune homme, un jeune père. Il est extrêmement calme derrière ses lunettes rectangulaires qui cachent un regard lourd. Il s‘approche et, d’un ton ferme il explique la situation à Redouane : « Je viens toujours pour le même problème que tu connais. Y’a pas de chauffage à la maison et ma fille est tombée malade. Ça fait deux semaines qu’elle n’a pas été à l’école parce-qu ’elle a fait une infection pulmonaire. […] et mon fils et bah ils lui ont enlevé la tumeur mais il est toujours surveillé donc vivre dans un appartement aussi froid et pollué c’est juste pas possible. » A l’écoute de ces paroles, qui sortent de sa bouche avec un détachement qui n’est que la marque d’une profonde blessure, je n’en reviens pas. J’ai pourtant hyper conscience de tout ce qu’il se passe autour moi, la misère, les inégalités sociales et économiques, les difficultés des gens etc, tout ça m’importe. Mais je n’avais jamais été confrontée à un tel cas, sous mes yeux. A la stupéfaction se mêle la peine et la colère. Je me dit qu’encore une fois ce sont les mêmes, ce sont les nôtres qui pâtissent de leur déterminisme social. Cette petite fille qui ne va pas à l’école aujourd’hui c’est celle qui rencontrera des difficultés demain et donc potentiellement celle qui n’ira pas là où elle veut. Bien sur que des changement de voie et des bifurcations de parcours sont possibles et la vie n’est pas fatale en ce sens, mais les probabilités que ce scénario lui arrive à elle sont bien plus élevées que pour ma voisine passant sa nuit au chaud.
Impuissante, je continue à lire avec circonspection et absorbe toutes les informations qui émanent de ces pages et de ces âmes.
[1] Chibani = vieillard en arabe algérien